jeudi 4 mai 2017


Des écoles sans cours ni maître



Pas de programme, pas d’enseignant… Loin du retour aux fondamentaux souvent prôné pendant la campagne, les écoles « démocratiques » misent tout sur la curiosité de l’enfant. Le concept essaime en France.
Par Mattea Battaglia


https://youtu.be/CsxlHvi8tBI

M le magazine du Monde | 28.04.2017 à 13h58 • Mis à jour le 02.05.2017 à 12h23

Tous les enfants l’appellent « Mary Poppins ». Et cela lui va bien : Thaïs, qui entame ce mardi de mars sa deuxième semaine de stage à l’école de la Croisée des chemins, à Dijon, campe avec bonne humeur le personnage.
Accompagner les plus jeunes, les écouter, leur rappeler les règles… « Je n’impose rien, je réponds juste aux demandes », explique la jeune fille de 17 ans, qui mène à bien un certificat d’aptitude professionnelle (CAP) d’aide à la personne tout en réalisant son second stage dans cette école privée hors contrat.
Augustin, 3 ans, la tire par la manche. Il a besoin d’aller aux toilettes, lui fait-il comprendre, sa tétine entre les dents. Ce matin, l’enfant s’est vu rappeler par son père qu’il serait bon de faire la sieste. Mais en cet après-midi printanier, il préfère éprouver l’élasticité du trampoline installé dans le jardinet.
« Je lui ai rappelé que ce serait bien de se reposer. Il a dit non », observe simplement Thaïs. Le garçonnet est le benjamin de l’école, l’un de ses vingt « étudiants » – mot qui désigne, ici, tous les enfants accueillis, quel que soit leur âge.
Des adultes « facilitateurs d’apprentissage »
La plus grande, Colombe, 15 ans, est arrivée dès l’ouverture, en mai 2014. « C’est moi la vétéran », glisse l’adolescente, tout sourire. Elle est aussi celle qui a le plus d’ancienneté dans le système dit classique dont elle a claqué la porte en classe de cinquième, « fatiguée, dit-elle, de devoir rester assise derrière [son] bureau, à [s’]entendre dicter quoi faire ».
A leurs côtés, une dizaine d’adultes se relaient, presque tous bénévolement. Marcus Borios, 30 ans, l’ex-tailleur de pierre ; Eve Bénichou, 34 ans, qui a laissé à Paris un emploi dans la communication et les relations médias ; ­Ludovic Capriglione, 32 ans, qui travaille dans l’animation et le soutien scolaire ; Fleur Mathet, 39 ans, psychothérapeute, à l’initiative de ce projet pédagogique après dix années à instruire ses enfants – trois garçons – à la maison…
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Fleur Mathet, cofondatrice de l’école, et la petite Charlotte, le 28 mars à Dijon. Arnaud Finistre/Hanslucas pour Le Monde
Aucun ne se revendique enseignant – ils n’en ont ni la posture ni la formation – mais « facilitateur d’apprentissages ». Car à la Croisée des chemins, comme dans la vingtaine d’« écoles démocratiques » recensées en France, l’enfant est libre d’apprendre ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut et avec qui il veut. Le pari de l’autoformation à l’âge où l’on ne jure souvent encore que par son doudou… ou son smartphone.
« Si on respecte leur cheminement, ils apprendront à lire ou à multiplier comme ils ont appris à parler ou à marcher. » Fleur Mathet, cofondatrice de l’École de la Croisée des chemins
Mais ressent-on, à 7 ou 8 ans, l’impérieuse nécessité de maîtriser le COD, la table de 6 ou les verbes irréguliers ? « On peut faire confiance à la curiosité des enfants, défend Fleur Mathet, anthropologue de formation. Tous ont leur génie propre, tous ont soif de découvrir le monde… à condition qu’on leur laisse le temps d’en éprouver le besoin, l’envie. Si on respecte leur cheminement, ils apprendront à lire ou à multiplier comme ils ont appris à parler ou à marcher. »
Un pari ? Une conviction pour l’équipe, puisée à des sources diverses – de la psychologie (celle de l’Américain Carl Rogers notamment) aux neurosciences ; des pédagogies Freinet et Montessori aux Lois naturelles de l’enfant telles que défendues par l’ex-institutrice Céline Alvarès dans un livre à succès de la dernière rentrée.
60 000 enfants dans les écoles alternatives hors contrat
Pas de véritables enseignants, pas de cours ni même de programme au sens où on l’entend habituellement : la tendance, inspirée d’expériences anglo-saxonnes (Sudbury Valley School aux Etats-Unis, Summerhill School en Angleterre) ou allemande (Freie Schule de Leipzig), prend à revers tous les repères scolaires hexagonaux.
« C’est presque une autre anthropologie éducative », observe le socio­logue François Dubet, qui a beaucoup travaillé sur l’école. Elle s’oppose aussi frontalement au refrain entonné par la plupart des candidats qui, durant cette campagne présidentielle, ont misé, qui sur le « rétablissement de l’autorité », qui sur le « lire-écrire-compter ».
Et pourtant, elle semble gagner en notoriété, non pas au sein de l’éducation nationale mais à côté, dans ce secteur privé hors contrat qui « explose » disent ses partisans, quand le ministère de l’éducation parle de « frémissement » : 93 établissements hors contrat ont été inaugurés à la dernière rentrée, portant leur total à 1 200. Parmi eux, seuls 300 se revendiquent comme confessionnels. Ce sont bien les écoles dites alternatives qui alimentent cette hausse… relative : quelque 60 000 élèves sont aujourd’hui scolarisés dans le privé hors contrat sur un total de 12 millions.




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Dans le jardinet de la structure, les enfants peuvent profiter du trampoline quand ils le souhaitent. ARNAUD FINISTRE / HANSLUCAS POUR "LE MONDE"
L’effet de rupture, personne ne le conteste à l’école de la Croisée des chemins. On l’assume, au contraire. « Pour mon premier stage, en 2016, je suis passée plusieurs fois devant l’école sans la voir, raconte Thaïs. Je n’en revenais pas : ici, c’est une maison, pas un établissement scolaire ! »
Quelque 200 mètres carrés aménagés en rez-de-jardin, de plain-pied, dans une petite résidence privée. Une entrée par une vaste cuisine en bois où « ceux qui veulent » peuvent préparer le repas, végétarien et bio, explique Marion, 5 ans, parfaitement à l’aise dans son rôle de guide.
Temps libre et activités du quotidien
Dans le prolongement, « la salle où on peut tout faire, avec la bibliothèque et la maison de Pichon », le cochon d’Inde. Au centre, cinq étudiants – trois réunis autour d’une table, deux assis dessus – sont absorbés par ­l’exposé que leur présente Yuko, une maman, sur l’art du sumo. C’est Armand, 8 ans, intéressé par le Japon, qui en a eu l’idée. Il l’a simplement inscrite sur un Post-it, lui-même collé sur un large tableau qui fait office d’emploi du temps, égrenant les activités du lundi au vendredi – avec une pause, depuis peu, le mercredi à la demande des étudiants.
« On lit et on fait des fractions en préparant une recette de cuisine ; on traduit de l’anglais en déchiffrant un mode d’emploi. » Eve Bénichou, une des bénévoles
S’y côtoient une proposition de « massage des pieds » faite par Sacha, un « atelier de peinture végétale » proposé par Louise, une « bataille dans le trampoline » imaginée par Noé, mais aussi une « réunion de préparation aux interviews » projetée par l’équipe, en lien avec l’engouement des médias pour leur école.
Beaucoup de temps libre ; beaucoup d’activités du quotidien – « celles qui peuvent sembler banales mais nous apprennent à coopérer et à vivre en société », fait valoir Fleur Mathet. Beaucoup, aussi, de visites, de sorties, d’expéditions…
Et les maths ? La grammaire ? L’apprentissage des langues étrangères ? « Ils sont partout, répond Eve Bénichou. On lit et on fait des fractions en préparant une recette de cuisine ; on traduit de l’anglais en déchiffrant un mode d’emploi ; on programme, on s’adapte et, surtout, on apprend l’entraide, le vivre-ensemble, ces compétences sociales que l’école lambda néglige, en préparant un séjour au ski » – ce que vient de faire le groupe des ados.
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Marcus Borios, ex-tailleur de pierre, lors d’un « cérès », ou cercle restauratif, moment de dialogue qui vise à résoudre les conflits. Arnaud Finistre/Hanslucas pour Le Monde
Des activités très éloignées des programmes scolaires, mais qui doivent garantir, à 16 ans, la maîtrise du socle commun fixé par l’éducation nationale, rappelle le juriste Bernard Toulemonde : « C’est la seule obligation faite aux établissements hors contrat, libres de leur recrutement et de leurs méthodes, mais qui peuvent être inspectés jusqu’à une fois par an. » L’école de la Croisée des chemins l’a déjà été à deux reprises, en trois années.
En longeant la mezzanine, on rejoint la « petite salle », reprend Marion, celle qu’« on peut réserver pour se reposer, faire une cabane ou organiser un cerès ». Un cerès ? « Ben oui, un cercle restauratif », répond la fillette, comme surprise qu’on puisse trébucher sur l’expression ; une sorte de conseil convoqué par les enfants pour résoudre petits conflits et vrais malentendus.
Les « apports pédagogiques » des jeux vidéo
L’école n’est pas immense – l’équipe est d’ailleurs à la recherche d’un « éco-lieu », sans doute plus éloigné du centre-ville. Mais elle est suffisamment bien aménagée pour que les enfants puissent y circuler librement, y compris Charlotte, 7 ans, la sœur aînée de Marion, qui ne se déplace qu’en fauteuil roulant électrique.
A droite, la « grande salle des ados ». Ceux-ci ne représentent que le quart des effectifs (cinq étudiants de 10 à 15 ans) mais ils revendiquent « leur » espace – ce qui ne va pas toujours de soi dans une école où les activités multi-âges sont la règle.
« Il y a trop de bruit », lâche Charly, 13 ans, en quittant le canapé où il était installé à faire des multiplications, alors qu’un trio de plus petits traverse la pièce en trombe pour rejoindre le jardinet. Plus discrètes, ­Charlotte, et Mathilde, 6 ans, se font presque oublier à un angle de la salle, occupées à peindre des assiettes en céramique.
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A la Croisée des chemins, les apprentissages viennent se greffer sur l’intérêt de l’enfant. Ici une jeune « étudiante » et Marcus, un des adultes bénévoles. Arnaud Finistre/Hanslucas pour Le Monde
A leur gauche, casque vissé sur les oreilles, regard rivé sur leur écran, Sacha, Isao, Kaori et Antonin n’ont, eux, pas l’air gêné par les va-et-vient : le jeu vidéo Minecraft monopolise toute leur attention. Perte de temps ? Risque d’isolement ? Sur ce point encore, l’équipe rompt avec les discours éducatifs habituels en défendant les « apports pédagogiques » de l’activité ­ – élaboration et ­partage de stratégies, communi­cation en réseau… –, quand bien même elle ne fait pas l’unanimité dans le monde enseignant.
Aucun des jeunes joueurs ne bouge quand commence, à 14 heures, l’« assemblée démocratique », un rendez-vous hebdomadaire qui voit adultes et enfants, rassemblés sur un strict pied d’égalité, débattre du fonctionnement de « leur collectif ».
Pourtant, une proposition portée par Abdou l’Aimé, 14 ans, les concerne en premier lieu : il s’agit de « limiter à trois au maximum le nombre d’enfants de moins de 11 ans dans la salle des ados », plaide le jeune garçon.
Le niveau assumé comme secondaire, après l’épanouissement
Il a beau argumenter avec conviction, il ne suscite ni l’intérêt de ses camarades – toujours rivés à leur écran – ni l’adhésion des éducateurs. « Vous aurez bientôt un bureau à vous, observe Fleur Mathet (qui est aussi la mère d’Abdou l’Aimé) ; cette salle est la plus grande… En attendant le déménagement, est-ce que vous pouvez accepter de patienter ? » Convaincu, le garçon retire sa proposition avant de la mettre au vote. C’est ainsi que l’école est pilotée – « se pilote », rectifie Eve Bénichou –, à coups de débats animés et de scrutins à main levée.
Présentation de l’école (6 : 28)
De quoi séduire les parents ? Des dizaines – entrepreneurs, enseignants, agriculteurs… – participent aux portes ouvertes, organisées une fois par mois ; mais peu sautent le pas, reconnaît l’équipe.
Le coût de la scolarité, même indexé sur les revenus, constitue une barrière : il varie de 2 750 à 5 000 euros l’année. L’autre frein se situe sans doute dans les esprits : pas facile, dans une société qui valorise le diplôme – érigé en préalable de l’insertion professionnelle – d’embrasser un modèle pédagogique où la question du niveau est assumée comme secondaire ; où le baccalauréat compte bien moins que la qualité des relations ou l’envie d’entreprendre.
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Tableau où les enfants sont invités à dessiner selon l’inspiration du moment. Arnaud Finistre/Hanslucas pour Le Monde 
Tendance « résolument “disruptive” »
Du côté des familles, on invoque aussi l’absence de recul, le défaut d’évaluation, en tout cas en France. « A l’étranger, en particulier aux États-Unis où ces écoles fonctionnent depuis plus d’un demi-siècle, les jeunes ne rencontrent pas de difficulté pour intégrer l’enseignement supérieur, assure Célina Kéchichi, porte-parole de la Communauté européenne pour l’éducation démocratique (Eudec-France). Certaines universités leur réservent même des places. »
Reste à savoir si ce choix saura représenter un vrai choix d’éducation et pas seulement une solution de repli face aux difficultés rencontrées dans le système classique.
Mais au pays de l’égalité républicaine et de la « même école pour tous », la tendance est « résolument “disruptive” », observe Anne Coffinier, de la Fondation pour l’école qui soutient le développement du hors-contrat.
Reste à savoir si cette impulsion « démocratique » saura s’inscrire dans la durée ; représenter un vrai choix d’éducation, sur le temps long d’un parcours scolaire, et pas seulement une solution de repli, une option temporaire face aux difficultés – harcèlement, phobie… – rencontrées dans le système classique.
« Quand j’ai débarqué ici, il y a trois ans, j’ai eu l’impression de tomber chez les hippies, se souvient la jeune Colombe. On m’a proposé de la verveine, on m’a demandé d’ôter mes chaussures, je me suis demandé ce que je faisais là ! » Ce n’est plus le cas aujourd’hui, assure l’adolescente, en expliquant avoir renoué avec le goût d’apprendre «… un peu ». « Je prends le temps de vivre, c’est sûr. Mais je vais aussi sur des logiciels de dessin, de sculpture… » « Est-ce qu’on n’apprend pas, aussi, en ne faisant rien ou en se confrontant à l’ennui ? », interroge, assise à ses côtés, Eve Bénichou.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2017/04/28/des-ecoles-sans-cours-ni-maitre_5119447_4497186.html#U3svDX1XdL7Xmy9c.99



à gouter sans restriction
pour sa substantificielle moelle 


2 commentaires:

  1. Sans doute quelques rêves réalisables pour certains dont les parents ont les moyens de payer - comme pour la santé par les produits et techniques naturels dont beaucoup de gens ne peuvent pas s'offrir ; il faudrait, mais oh combien illusoire ! changer le regard qu'ont nos politiques de gouverner pour voir de tels projets s'étendrent à plus grands nombres de budgets.

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    1. tu as bien raison, Hélène!
      C'est pourquoi j'ai toujours songé à un mouvement collectif initié par la jeunesse... et que cette manière de permettre à nos enfants d'évoluer s'intègre à l'EN, pour qu'enfin, au terme d'une enfance heureuse et non conditionnée avec acharnement, adviennent des adultes "matures"!
      Car les adultes de ces temps et tout particulièrement ceux qui sont aux affaires... manquent absolument du discernement nécessaire pour comprendre à quel point l'école actuelle perpétue un conditionnement délétère!
      Bonne vacances ;-)
      Guillaume

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